Sébastien : quand les liens se créent autour d’un café
Portrait d’un intervenant qui fait une place à chacun, une conversation à la fois.
Avant même que l’entrevue ne commence, je demande à Sébastien Dussault des nouvelles d’un carlin de quinze ans qui passe parfois au Café Fleur de mai. Je le surnomme affectueusement « Le Vétéran » et on plaisante déjà à l’idée qu’il puisse un jour devenir la mascotte des lieux. De fil en aiguille, la conversation glisse vers la présence que pourrait avoir un animal au café. Je lui lance alors l’idée d’adopter un lapin. Sébastien reconnaît qu’un animal ferait du bien, avant de revenir doucement à une réalité très concrète : « Mais en même temps, j’ai une cuisine. »
La réponse fait sourire. Elle révèle aussi beaucoup de sa manière d’être. Chez Sébastien, la chaleur humaine s’accompagne toujours d’un solide sens pratique. Accueillir, oui, mais en pensant à tout ce qui permet au lieu de bien fonctionner et de répondre réellement aux
besoins des personnes qui le fréquentent.
Une trajectoire redessinée
Rien ne semblait pourtant destiner Sébastien au milieu communautaire. Il étudie d’abord en histoire et en théâtre, avec l’idée de devenir journaliste. Il grandit dans un milieu favorisé et très scolarisé, tout en demeurant conscient que d’autres réalités existent autour de lui. Cette
conscience prend un sens beaucoup plus personnel à l’aube de la trentaine.
À la suite d’une séparation, Sébastien traverse une période sombre marquée par la dépression et la consommation. Sa vie perd ses repères, l’amenant tout près de l’itinérance. « Je ne me suis pas retrouvé à la rue, mais pas loin », confie-t-il. Le soutien de sa famille, son éducation et les ressources auxquelles il a accès l’aident à reprendre pied. Lorsqu’il réussit à s’en sortir, une prise de conscience s’opère : il veut faire quelque chose de cette chance.
« Je me suis dit : moi, j’ai eu de la chance. Je ne veux pas aller travailler pour enrichir quelqu’un, je vais juste essayer de redonner. »
L'école de la rue : 13 ans à Montréal
Il suit une formation en toxicomanie et son premier emploi le mène vers l’intervention auprès de personnes en situation d’itinérance, à la Mission Old Brewery, à Montréal. Il y restera treize ans. Travailler en itinérance, c’est côtoyer des réalités brutales, mais c’est aussi assister à de petites victoires inestimables.
Ce qui l’attache profondément à ce métier, ce sont ces moments où quelque chose se déplace dans la vie d’une personne. Une démarche terminée, une confiance qui revient. Il ne s’attribue pas les réussites des gens qu’il accompagne ; ce qui compte, c’est d’avoir pu contribuer à améliorer leurs conditions de vie. Ces années lui apprennent que chaque personne arrive avec son histoire et son propre rythme. L’intervention demande de savoir s’adapter et de chercher ce qui se cache derrière une première réaction.
« Quand tu te couches et que tu sais que tu as eu un impact sur la trajectoire de vie de quelqu’un… c’est un sentiment qui est grisant. »
L'appel d'Argenteuil et le Café Fleur de mai
Après plus d’une décennie dans la métropole, un nouveau défi l’interpelle : mettre son expérience au service d’une communauté plus petite. L’achat d’un chalet dans la région d’Argenteuil agit comme un déclic. Deux semaines à peine après son arrivée, il annonce à sa conjointe : « Je pense que j’irais travailler à Lachute. »
Aujourd’hui responsable du Café Fleur de mai, il réalise un rêve de longue date : créer un lieu où les personnes peuvent entrer naturellement, sans rendez-vous et sans devoir immédiatement raconter toute leur situation. Une journée type n’existe pas, le plan doit demeurer « très, très élastique ». Son rôle commence par des gestes simples : ouvrir la porte, servir un café, écouter.
C’est avec ce même esprit pratique et bienveillant qu’il réfléchit actuellement à un projet de frigo communautaire. L’idée a germé après qu’une cliente ait demandé à laisser ses réserves alimentaires au café. Ce détail, en apparence modeste, répondrait à un besoin bien réel : lorsqu’on ne possède pas d’endroit à soi, pouvoir garder son prochain repas au frais donnerait une précieuse part d’autonomie.
« Ici, on a créé un lieu où les gens se sentent à la maison. C’est une grosse famille dysfonctionnelle, mais chacun a sa petite place. »
Des liens qui transforment
À Lachute, Sébastien apprécie la proximité entre les acteurs du milieu. Les organismes, la police et les services publics communiquent rapidement pour trouver la réponse la plus adaptée. « La collaboration est excellente. C’est vraiment une chance de travailler dans un milieu plus petit », souligne-t-il.
Et des résultats, il y en a. Lorsqu’on lui demande de raconter un moment touchant, il pointe du regard l’extérieur du café : « Elle est dehors en ce moment, en train de manger du blé d’Inde». Il parle d’une femme qui a vécu plusieurs années en situation d’itinérance. À l’ouverture de la halte l’hiver dernier, l’équipe est allée à sa rencontre à la bibliothèque. Peu à peu, son quotidien s’est stabilisé. Aujourd’hui, elle participe aux activités et échange avec les autres. Le regard qu’on porte sur elle s’attarde désormais sur sa personnalité, bien au-delà de ses épreuves passées.
Même après toutes ces années, Sébastien garde son humilité intacte. « À chaque fois que j’ai dit que j’avais tout vu, quelqu’un s’est chargé de me prouver le contraire. Alors, je ne le dis plus ! », lance-t-il en riant (en se remémorant ce monsieur qui lui a un jour annoncé être le père de Dieu).
Pendant l’entrevue, une personne passe, une question arrive de l’extérieur, puis la conversation reprend. Le travail de Sébastien semble tenir dans ce mouvement constant. Il aimerait que le Café Fleur de mai devienne le cœur battant de la communauté. Un endroit où, au fond, un lien de confiance peut commencer par presque rien : une chaise, une tasse de café, un visage connu et quelqu’un qui prend le temps d’écouter.